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« Les auteurs, l'éditrice et le chercheur »
PORTRAITS CROISÉS

 


Delphine Alpin-Ricaud, auteur, réalisatrice
Auteur de « Beyond the line », à paraître en septembre 2018 dans le recueil de nouvelles L’Institut – amour, ski et politique (PUG)

Ségolène – Écrivain public, auteur, réalisatrice de documentaires, quel est le dénominateur commun à toutes ses expériences, en dehors du fait qu’elles soient toutes périlleuses financièrement ?
Delphine – Et toutes les expériences qui ne sont pas citées et toutes celles qui viendront ! Sans faire exprès, je n’ai jamais trop misé sur la sécurité, ni sur la cohérence de mon CV, mais je n’ai rien contre le fait de gagner un peu d’argent et je travaille sur moi pour y arriver, promis ! Lorsque j’ai travaillé comme écrivain public, c’était pour aider ceux qui en avaient besoin, car l’écrit est un enjeu de pouvoir gigantesque. Je crois que finalement ces expériences sont liées au même besoin de raconter des histoires, de penser à l’autre, d’appréhender la réalité et pourquoi pas de la transformer un peu, d’essayer de comprendre et de trouver des solutions (je dis bien « essayer »).

Alain – Écrire des romans, faire le tour du monde et éclater de rire… Sérotonine ou dopamine de rien ?
Delphine
– La quête de soi que ce soit au travers des voyages ou des histoires racontées, agit comme un moteur parfois assez puissant pour briser les chaînes qui enferment. Un ami m’a dit un jour qu’ « exister » signifiait en latin « sortir de » ; découvrir le monde et surtout les autres, donner vie à des personnages, transmettre un récit, ça exige de se perdre un peu (ou beaucoup), de « sortir de soi » pour « exister ». C’est plutôt jouissif finalement, et je crois plus efficace que la consommation d’antidépresseurs. Du coup, rien de tel qu’un bon éclat de rire pour ponctuer de temps en temps le tragique de la vie.

Keyvan – As-tu eu un jour un déclic, un moment où tu as décidé de te lancer dans des projets artistiques ? Quel conseil donnerais-tu à quelqu'un qui a envie de se lancer mais n'ose pas ?
Delphine
– Je n’ai pas eu de véritable déclic, disons que j’ai eu l’impression de mener longtemps une double vie, tiraillée entre un fort désir (voire besoin) de créer et la peur de ne pas y arriver (nourrie notamment par le sentiment d’illégitimité). Et puis finalement, avec le temps et en me laissant nourrir par les œuvres courageuses d’autres artistes, j’ai appris à respecter mon désir, plutôt que de trop écouter mes peurs ou mes doutes. Avec une bonne dose de travail, d’apprentissage, de persévérance, d’encouragements et de conseils, de générosité et d’amour, d’inconscient et de volonté de voler, un jour on se sent prêt. J’ai enseigné l’écriture de scénarios à des ados, et j’ai constaté avec émerveillement leur regard critique et leur capacité à inventer. C’est dans ce genre de situation que je me dis « ça vaut le coup ». Quand on s’aperçoit qu’à la manière des conteurs qui disent tellement de choses sans en avoir l’air, la toute petite graine qu’on a semée a germé quelque part en quelqu’un, ça pousse à continuer.



Keyvan Sayar, auteur, conseiller culturel à l’ambassade de France à Santo Domingo
Auteur de « Premier exposé », à paraître en septembre 2018 dans L’Institut – amour, ski et politique (PUG)

Ségolène – Comment fais-tu pour convaincre tes interlocuteurs que d’être conseiller culturel à Santo Domingo ne se résume pas à écrire des romans sur la plage ?
Keyvan
– C'est presque aussi difficile que de masquer l'odeur de piña colada qui colle désormais irrémédiablement à mes carnets. Mais pour convaincre les gens je leur montre, photos à l'appui, que nous avons aussi ici des montagnes, des rizières, des mangroves, un petit désert… et que donc je n'écris pas seulement à la plage. À l'origine j'avais postulé pour être conseiller culturel parce que je m'étais ramolli et que je pensais qu’un peu de culturisme me ferait du bien. Finalement, ils ont commencé à me parler de bouquins, de théâtre, de cymbales et j'ai trouvé ça sympa. Deux ans et demi plus tard, je me demande si la culture a réellement besoin de conseils ou si c'est surtout nous qui aimons bien lui en donner. En tout cas, c'est passionnant de pouvoir contribuer au dialogue entre nos pays en aidant des projets artistiques, universitaires ou solidaires à se mettre en place.

Alain – Un prénom persan, des doigts bleus et la défense des droits de l'homme… Dopage à page ou plume naturelle ?
Keyvan
– Les deux, mon général. C'est un peu comme une boucle qui se boucle en faisant des boucles. J'ai grandi en France avec une partie de mon imaginaire dans un Iran rêvé, raconté par des parents exilés. Un Iran très différent de celui que j'ai connu plus tard en y allant. Ma mère, bretonne, est peut-être celle qui m'a le plus transmis l'amour de la culture persane. Parce que c'est le pays qu'elle avait choisi pour s'établir, fonder sa famille. Mon père, iranien, m'a transmis l'amour de la culture française. Parce que c'est le pays qui avait bercé les rêves de ses vingt ans, qu'il y avait fait ses études, et les 400 coups. Je suis né de la douceur de cette rencontre mais j'ai grandi dans un monde où ces deux cultures étaient devenues des camps opposés. J'ai grandi en devant expliquer, justifier, clarifier. Peut-être que c'est ça qui m'a donné envie de m'engager et d'écrire. Construire et ne pas juste subir. Proposer d'autres histoires. C'est aussi un peu le but de l'association LeS dOiGtS bLeUs fondée avec des amis à Grenoble en 2002 et qui vise à « faire entrer l'art dans la vie, pas pour en faire davantage de l'art mais pour en faire davantage la vie »… Une petite association qui continue, à travers des actions variées (films, expos, événements, happenings, livres, streetart) à prendre à parti notre gentil monde et essayer de lui utopier un peu les angles.

Delphine – Keyvan, quel est ton thème récurrent comme auteur, le thème que tu traites dans chaque livre, ton obsession quoi… ?
Keyvan
– J'aimerais bien comprendre le sens de la vie, comme ça, je pourrais passer à autre chose. Mais puisque je n'y arrive pas, je chatouille le cosmos en espérant qu'il finisse par craquer et me révéler ses secrets. Pour le moment c'est plutôt lui qui me tient par la barbichette.



Ségolène Marbach, responsable éditoriale, présidente du directoire des PUG
Editrice du recueil de nouvelles L’Institut – amour, ski et politique à paraître aux PUG en septembre 2018

Alain – Corriger des inédits, diriger une coopérative et courir le Raid Amazones… Endorphine ou hormone primale ?
Ségolène
– Endorphine, mais aussi adrénaline ! Dans toutes ces activités, il y a une part de plaisir et une part de risque, mais pas dans les mêmes proportions… Dans la direction des PUG, une coopérative de 10 salariés, la partie adrénaline est bien là car la responsabilité est réelle, mais au quotidien il y a de vrais moments de bonheur avec l’équipe. Dans le Raid Amazones, l’adrénaline et le plaisir sont dans le défi sportif, et la partie solidaire et humaine de l’aventure augmente encore le tout. Quant au travail sur les manuscrits, c’est mon plaisir quotidien – le risque est moindre, quoique celui de froisser un auteur soit bien réel !

Delphine – Tu as choisi Grenoble plutôt que Paris pour exercer ton métier d'éditrice, ce n'est pas que pour le ski n'est-ce pas ?
Ségolène
– Pas que, en effet, mais le sport en pleine nature est aussi important pour moi que la culture. À Grenoble, on a tout sous la main et la qualité de vie qui va avec : ski, voile, skating, VTT, rando, tout autant que cinéma, théâtre, expos… La culture avec un grand C n’est pas que dans la capitale, et Grenoble présente une richesse et une diversité aussi dans ses maisons d’édition : Glénat ou les PUG, bien sûr, mais aussi Short Éditions, Critères, et beaucoup d’autres. Ça peut avoir du sens d’être éditeur ici, de faire bouger les lignes sur ce territoire-là, avec son histoire particulière, plutôt qu’ailleurs…

Keyvan – À part un recueil de nouvelles sur l'IEP écrit par des personnes immensément talentueuses, quelle est ta plus belle histoire d'édition ?
Ségolène
– Chaque livre en soi est une belle histoire d’édition, et vouloir sortir la plus belle est une gageure. J’ai publié des centaines de livres, dans de nombreux domaines, et chacun me rappelle une histoire ou une anecdote – souvent cela se termine par une amitié avec l’auteur… Cela va du livre pour lequel j’ai déniché après des mois de recherche une image inédite de Kennedy et Jackie à celui que j’ai réécrit de la première à la dernière ligne, ou au thriller haletant que je l’ai lu d’une traite en oubliant de corriger les fautes… Le bonheur intact de ce métier, c’est que chaque livre est une nouvelle aventure !



Alain Faure, politiste, directeur de recherches au CERAT (CNRS)
Initiateur et coordinateur du recueil L’Institut - Amour, ski et politique

Ségolène : Comment passe-t-on de Savoie Vivante à écrivain scientifique ?
Alain
– L’épisode Savoie Vivante, ce sont mes 24 mois de service civil comme objecteur de conscience dans une petite association qui lançait des initiatives innovantes pour lutter contre le déclin du monde rural. En partageant le combat joyeux et les galères de ses militants, j’ai découvert les défis souvent enivrants du développement local. C’est peut-être là, docteure, que j’ai pris conscience que dans les situations de résistance et de combat, jouer collectif, ça pouvait donner envie de renverser des montagnes. Ma thèse de science politique sur les « maires porteurs » du monde rural (soutenue quelques années plus tard) constitue une forme d’accouchement scientifico-littéraire de cette intuition…

Keyvan – À travers tant de recherche(s), qu'as-tu trouvé ?
Alain
– À notre première rencontre il y a trente ans, mon directeur de thèse m’avait prévenu en souriant que le « métier » était d’abord un inexorable cheminement vers l’humilité. Il avait raison, j’ai passé ma vie à douter sur l’originalité de mes « découvertes ». Ça ne veut pas dire que je n’ai rien trouvé mais que sans cesse les résultats présentés à la communauté scientifique sont mis en discussion et entraînent de nouveaux questionnements. Si je dois extraire une pépite qui me tient à cœur, je défendrai cette idée contre-intuitive que dans la conquête et l’exercice du pouvoir, les larmes précèdent toujours le sang. Les élus locaux (c’est mon « objet » de recherche) que j’ai couchés sur le divan m’ont fait des confidences troublantes sur leurs blessures enfantines intimes, sur l’adrénaline de leur première campagne électorale, sur la charge émotionnelle des discours et des rencontres qui rythment leur quotidien… Pour comprendre les passions politiques, il faut faire un « voyage en ego-politique » (c’est le sous-titre de mon dernier article, je fais de la pub).

Delphine – Dans le cadre de tes recherches, tu as séjourné au Japon ; peux-tu en un haïku exprimer ce qu'est pour toi le métier de chercheur ?
Alain
– Argh, le pouvoir des mots qui « font violence aux choses » (la formule est de Michel Foucault). Un haïku réussi, c’est un peu comme le mystère de la 7e fonction du langage que l’écrivain Laurent Binet a raconté de façon drôlissime dans son dernier roman sur la mort de Roland Barthes. On ne sait pas trop pourquoi certaines formules, en certains lieux et à certains moments, peuvent avoir des effets démesurés sur la conduite du vaste monde. Ça me ramène à mes recherches sur l’étincelle fondatrice dans l’engagement des individus pour des causes collectives. Il faut sans cesse réinventer les mots de la démocratie sensible !

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07/02/2018

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