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  « Un girondin à la montagne : Frédéric Bon à Grenoble »

 

Frédéric BON

Ceux qui se sont interrogés sur la carrière de Frédéric Bon se sont toujours demandés pourquoi il avait quitté Paris. En se posant la question, ils rendaient un hommage involontaire à ses ambitions intellectuelles, réputées trop grandes pour se limiter à une institution de province. A moins qu’ils n’aient visé ses aptitudes politiques, l’époque étant propice aux déconcentrations dans le but de reconquérir la France depuis la base la plus avancée de la gauche. Sauf ses proches, personne n’aurait imaginé un retour vers une adolescence heureuse en Ardèche et sur les contreforts des Alpes, une région qui l’inspirait tant et dont le plaisir d’y vivre aurait à lui seul justifié l’affaire.

L’homme avait sa part de mystère. Son sourire pouvait être jugé bienveillant comme celui d’un promeneur solitaire croisant son semblable en montagne ; ou prudent, tel un cookie signalant sur écran d’ordinateur le déroulement d’une analyse sous-jacente plus complète de la situation. Il n’était pas doué pour les confidences, encore moins les explications. Peut-être n’en avait-il pas lui-même trouvé de suffisamment convaincantes les donner aux autres. Longtemps mûrie, sa décision une fois prise était immédiatement mise en oeuvre. Sur son visage lisse et bonhomme, rien ne laisserait plus deviner les hésitations, les calculs avantages-coûts, la confrontation des passions et des intérêts à la source de son choix. Nous sommes donc réduits à deviner ce qui l’a conduit vers le CERAT et l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble en nous limitant au cadre institutionnel dans lequel il a volontairement choisi de s’inscrire.

Faisons l’hypothèse suivante : il y avait à Grenoble dans les années soixante-dix un potentiel d’expérimentation sans égal. Que ce soit sur le plan pédagogique ou dans la recherche – deux domaines qu’il n’a jamais séparés – tout était possible. Le travail en équipe, auquel il ne semblait guère préparé et qui devait lui manquer, était la règle. Les « nouveaux intellectuels » étaient peut-être là, dans le public plein d’appétit des étudiants grenoblois. Il est allé à leur rencontre et il les a trouvés. Il s’est même tellement attaché à eux, qu’il m’a aidé au-delà du raisonnable lorsque j’ai essayé de donner un nouveau départ à l’institution. L’idée de créer une banque de données politiques s’est également matérialisée à Grenoble, dans un univers scientifique avec lequel elle entrait en résonance parfaite, alors même qu’on pouvait douter de sa possibilité dans des milieux plus humanistes ou moins techniques. Enfin, des créateurs étaient là, en pleine phase de constitution de leur système de pensée, avant qu’ils ne se dispersent ; Jean Leca, Lucien Nizard, Charles Roig, pour ne citer que ceux-là. Quand on songe à ce qu’ont fait depuis de jeunes chercheurs plein de talent avec lesquels il n’a pas toujours trouvé un contact facile mais qui ont pu eux aussi l’inspirer, on comprend que le lieu se soit présenté à son regard comme riche de promesses. N’oublions pas non plus la géographie : la force de son implantation dans la capitale alpine fascinait Frédéric Bon, qui caressait l’idée de mieux l’utiliser dans ses études électorales, surtout lorsqu’elle se combinait à l’ethnologie (un arrangement qu’il jugera avant tout le monde très attractif chez Emmanuel Todd au point de l’inviter au CERAT alors qu’il était en disgrâce dans les milieux académiques).

Imaginons qu’il soit resté à Paris. Aurait-il écrit « Comment est faite la demoiselle d’Avignon ? » ? Après tout, l’idée lui en est venue dans un séminaire donné à des étudiants. Elle ne paraissait pas sotte sur le campus de Saint-Martin d’Hères, bien au contraire. Ici, le « tout est bon » de Feyerabend était de règle. La devise lui paraissait fausse, lui que l’on a traité de positiviste pour mieux critiquer ses travaux (et qui ne s’en serait pas formalisé) ; mais elle servait son dessein, l’autorisant à « toucher à tout », l’encourageant à découvrir « le meilleur en son genre » dans tous les genres, comme il aimait à le répéter. L’absence de normes à respecter et même d’usages à adopter dans la démarche intellectuelle, pédagogique, scientifique, existentielle lui convenait car elle lui ouvrait toutes les voies possibles jusqu’au ce qu’il décide d’en emprunter certaines plutôt que d’autres. Il a plus tard regretté que règne sans partage dans le système français de formation la « théorie du vivier ». Quand il est arrivé à Grenoble, il devait sans doute juger fécond un dispositif de sélection sans contrainte au sein d’étudiants et de chercheurs auxquels les moyens n’étaient pas mesurés, quelque soit ou ne soit pas leur mérite. Etait-il à la recherche d’une liberté de penser complète qu’il avait trouvé bridée ailleurs par ce que l’on n’appelait pas encore la « pensée » unique ? C’est bien possible. En me projetant moi-même dans cette époque passée, je crois avoir les mêmes impressions. Je ne vois d’ailleurs aucune autre explication à sa conviction que les idées trotskystes qu’il détestait devaient être enseignées à Grenoble, du moment qu’elles l’étaient par les meilleurs (Michel Broué, par exemple).

On peut aussi employer une autre métaphore, celle du Monastère. Au pays des chartreux, il est tentant d’imaginer un Frédéric Bon se complaisant dans une saine retraite, au milieu de moines et d’intellectuels de passage, espérant qu’il s’en trouverait bien assez pour justifier par leurs succès la médiocrité ou l’impuissance de tous les autres. Sur le campus de la fin des années soixante, une formule nouvelle et rare en France, on pouvait aisément avoir ce sentiment monacal. L’architecture elle-même (que ce soit celle des patios de l’IEP fermés sur eux-mêmes, ou du bâtiment recherche, ouvert seulement par des meurtrières) invitait à se placer dans ce cas de figure. Les moines étaient des militants, tout aussi passionnés, lecteurs de la Bible et de celles de l’époque (Marx, Engels, n’oublions pas Engels ; Althusser ; Barthes ; Foucault, et bien entendu Lévi-Strauss). A certains moments, l’enseignement tenait du sermon, de l’invitation à garder la tête froide, à rester objectifs, à convertir des énergies militantes en idées scientifiques. Nul doute que l’exercice devait réjouir notre chercheur. Ne fut-il pas actif dans le mouvement communiste, dont il connaissait toutes les ficelles, et qui maintenant arrivait à obtenir l’inverse de ce que l’on recherchait dans les officines qu’il avait fréquentées, fondées ou quittées, la prééminence du savoir scientifique sur le savoir idéologique ?

Du Chartreux, il n’avait ni la robe de bure, ni le missel ; mais son allure et son hexis corporelle ne s’en éloignaient guère. Et il ne répugnait pas à déguster son élixir entre amis, savourant ce que la vie offrait de meilleur sur le site. Un zeste de Rousseau (le citoyen de Genève, où il a enseigné des années !) ; un soupçon d’Hitchcock (ou mieux, du détective inventé par Umberto Eco dans « le Nom de la rose ») ; un peu de Fermi, physicien italien déplacé à Chicago pour mieux résoudre des problèmes hautement complexes pensés dans le vieux monde. Voilà notre personnage reconstitué, enfin, tel que je le vois. D’avoir pu jouer tous ces rôles à la fois, a décuplé son impact sur l’institution, et plus généralement sur les recherches menées à Grenoble en science politique.

Il est juste de terminer ce portrait par le rappel de cet effet « Fred Bon » : j’entends par là une propension à prendre les données empiriques au sérieux ; à ne pas évacuer les problèmes techniques, artisanaux, qui ne seraient pas dignes d’être traités ; à ne pas se laisser séduire trop vite, ou se laisser distraire à l’excès, par les discours flamboyants et les jugements à l’emporte-pièce mais tombant à pic et bénéficiant d’une réception disproportionnée à leur originalité réelle ; à prendre quand même des risques, et faire de nombreux détours pour arriver à ses fins, avant de clore une recherche.

Comme le cuisinier qu’il n’était pas (il était plutôt du genre gastronome), il accordait énormément d’importance à la préparation. Et un peu moins à la dégustation. Enfin, il détestait les dîners en ville, leur préférant des excursions conviviales dans des restaurants de cuisine authentique.


Par Yves SCHEMEIL
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12/06/2014
      

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