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  « Mathilde Dubesset, l’histoire au service de la lutte des femmes »

 

Par Jean-Paul BOZONNET.

4 ans déjà que Mathilde Dubesset à quitté l’IEP, et ses éclats de rire ne sont plus là qui en désennuyaient les couloirs blancs. Pour nous ses collègues, la tranche de vie commune démarre lors d’une rentrée ordinaire, en 1995 avec son arrivée à Sciences Po, mais en réalité l’histoire se met en marche dès 1953, lorsque Mathilde voit le jour dans un foyer d’enseignants lyonnais. Elle adore l’école ; héritière au parcours exemplaire de l’excellence académique, elle poursuit avec les classes prépas où elle rencontre un certain Jean-Paul Burdy, réussit dans la foulée le concours de l’ENS en 1972 et enchaîne avec l’agrégation d’histoire en 1975.

Cependant mai 68 était passé par là. Mathilde était évidemment trop jeune pour participer directement aux « événements », mais l’onde de choc était suffisamment proche pour introduire un grain de sable dans ce trajet express et rectiligne. A peine installée à Fontenay-aux-Roses en novembre 1972, elle se retrouve devant le tribunal de Bobigny où se déroule un procès pour avortement intenté à une adolescente et sa mère, lesquelles sont défendues par Gisèle Halimi. Mathilde s’intègre alors à cette génération politisée des années 70 qui hante les AG et court les manifestations, elle milite dans un groupe féministe et s’inscrit au PSU. Elle découvre les cours de maîtrise de Michelle Perrot à Jussieu et rédige en 1974 un mémoire sous sa direction, Quand les femmes entrent à l'usine : les ouvrières des usines de guerre de la Seine : 1914-1918, s’inscrivant ainsi dans le champ mixte du féminisme et de la question sociale ; et déjà une recherche collective avec Françoise Thébaud et Catherine Vincent. L’expérience sera renouvelée en 1988 lors de sa thèse rédigée à quatre mains, expérience rarissime, avec Michelle Zancarini-Fournel, Parcours de femmes. Saint-Etienne 1880-1950, Réalités et représentation, dirigée par Yves Lequin et soutenue à Lyon 2.

Entre temps, Mathilde avait donné quelques cours du soir sur les mouvements sociaux à Paris VII-Jussieu, enseigné dans un collège de la banlieue parisienne puis, à la faveur d'une mutation à Saint-Etienne, en collège et lycée durant 12 ans, comme son compagnon, Jean-Paul Burdy. Celui-ci sera recruté en 1989 à l’IEPG dont il deviendra lui aussi une figure. Après deux années de transition à l’IUFM de Grenoble, Mathilde suit ses pas en 1995, et devient la première « maîtresse de conférences » de la maison IEP.

Spécialiste de la question des femmes – le concept de genre était alors réservé à l’usage de la grammaire, – Mathilde a d’emblée proposé un cours spécialisé « Femmes et démocratie », puis pris la succession de Roland Lewin pour le cours fondamental d’histoire de 1ère année. Cette thématique répondait à une véritable attente : les soirs d’hiver, on pouvait découvrir en passant la tête dans la touffeur des amphis bondés, des grappes d’étudiant(e)s se pressant jusqu’à l’ultime séance du semestre.

Le succès ne s’étant jamais démenti, elle a proposé très tôt un séminaire et encadré plus de cent mémoires aux titres évocateurs : « Sois un homme ma fille », « le lobby européen des femmes », « le sexe du cerveau », « mâles et mal-joli »,… tous à découvrir sur le site de l’IEP, bien sûr. Elle contribuera d’ailleurs à professionnaliser l’encadrement de cet exercice autrefois réalisé de façon par trop amateur. Elle a également eu sa part de charges pédagogiques en prenant la responsabilité de la section PES durant plusieurs années et lui imprimera sa marque. Ses orientations intellectuelles ont imprégné des générations d’étudiant(e)s, et suscité des vocations pour de futures chercheures sur le féminisme. Bien que de son propre aveu, elle n’ait pas investi prioritairement dans la recherche, l’influence de Mathilde déborde évidemment l’IEP, grâce à ses publications, et parmi celles-ci un chapitre de l’ouvrage collectif Le Siècle des Féminismes, aux éditions de l’Atelier en 2004 ; il faut lire aussi les trois numéros de Clio qu’elle a codirigés, Intellectuelles (2001), Chrétiennes (2002), La Fabrique des Héroïnes (2009) et encore « Les figures du féminin à travers deux revues féminines, l’une catholique, l’autre protestante, dans les années 1950-1960 » parues dans le Mouvement social (2002). Ces articles témoignent de son intérêt élargi aux questions religieuses, dans lesquelles elle a beaucoup investi durant les dernières années de carrière, y consacrant notamment un cours spécialisé.

Très vite cependant, sous la chercheure Dubesset, perçait Mathilde la militante. Représentante syndicale toujours sur le pont, elle a joué un rôle de médiatrice essentiel dans les moments parfois difficiles qui ont émaillé l’histoire de la maison, et celle de l’université Pierre Mendès France au cours de la dernière décennie. Elle était engagée aussi dans la cité, hors de l’IEP, notamment comme présidente de l’Observatoire Isérois de la Parité. Pas de flottement ni d’ambiguïté chez Mathilde : elle a pris clairement position sur cet alliage délicat de la science historique et de la pratique militante parce que la recherche lui paraissait déboucher naturellement sur l’action. Elle faisait part d’ailleurs de son trouble avec certains courants de science sociale, qui tout en analysant avec la plus grande finesse une situation, en restaient détachés et se condamnaient à regarder passer l’histoire. Et elle n’hésitait pas à nous tancer et qualifier de « surplombante » l’attitude réflexive que plusieurs d’entre nous revendiquions comme le cœur de notre mission pédagogique.

Et pourtant Mathilde a aimé la maison IEP, l’ambiance psychotonique de l’amphi, le bonheur de travailler avec des jeunes, et, plus qu’à l’université, l’approche pluridisciplinaire, la liberté des thèmes enseignés, l’ouverture et les occasions de conférences en Ukraine, en Argentine, dans les Pays baltes ou à Istanbul. Plus largement elle a apprécié ce petit collectif pédagogique, tantôt démocratique, tantôt non, avec ses administratifs, ses documentalistes, son personnel technique, et greffée sur le tout, la brochette d’enseignants plus ou moins chercheurs aux thématiques bigarrées. A plusieurs reprises j’ai toutefois deviné chez elle une pointe de regret dans cet univers parfois rude des profs de sciences politiques, des relations aimablement distanciées et des discrètes hiérarchies. En plus, je la soupçonne de n’avoir jamais vraiment aimé Grenoble ; mais peut-on chérir une agglomération de socio-technocrates, froide, excentrée au fond d’une cuvette, à mille lieues d'une certaine urbanité lyonnaise ? A la rigueur le berceau stéphanois, « ville de charbonniers et de forgerons » certes, « antre conjoint de Cyclope et de Vulcain » pourquoi pas aussi, mais au moins la cité ouvrière offrait sans arrière-pensée son œcoumène familier et bienveillant, tandis que Grenoble,…

Nul n’est vraiment biographe s’il ne tente d’esquisser un portrait psychologique, toutefois les historiens savent que le genre est délicat. On prend moins de risques à s’en tenir à la rigueur de l’archive et je suis opportunément tombé sur une bonne feuille locale dans laquelle le sujet de l’histoire se décrit elle-même : « Votre principal trait de caractère ? La volonté. Que détestez-vous par dessus tout ? L'arrogance et le mensonge. Les fautes qui vous inspirent le plus d'indulgence ? L'impulsivité quand certaines situations peuvent le justifier ». A ces vertus toute militantes, il faut pourtant que son biographe ajoute deux autres qualités que nous lui connaissons tous et si précieuses en ces temps de crise, l’enthousiasme dans la vie et la simplicité chaleureuse des relations nouées avec les collègues.

Mais il y a une vie après la retraite, voici donc quelques nouvelles glanées depuis 2011. Mathilde a découvert d’autres projets et de nouvelles institutions pour assouvir sa passion de servir. Grâce à la politique bien sûr et le bout de chemin entamé avec les Verts : conseillère municipale de Saint-Égrève dans l’Isère, de 2008 à 2014, et une performance qui retiendra l’attention de ses collègues politistes : candidate qualifiée pour le second tour aux dernières cantonales… Mais surtout l’engagement fort dans le Planning familial de l'Isère dont elle a pris la présidence à l’été 2011. Elle est alors confrontée à la redoutable tâche de diriger une association grenobloise pionnière, mais rebelle, dans une période de transition difficile. À l’été 2014, elle quittera cette fonction, en laissant une structure réorganisée et stabilisée, entre les mains d’une jeune présidente elle-même issue de l’IEP… Après avoir plongé dans le tourbillon d’une autre vie, Mathilde songe désormais à prendre du recul, une seconde retraite en somme : d’abord rentrer au bercail dans la bonne ville de Lyon, puis reprendre, entre autres activités, un peu de recherche, peut-être en s’abritant dans le giron de la maison-mère, l’ENS, dans le vaste domaine de l’histoire des femmes. Avec un petit regret au final, que ce pan de l’histoire contemporaine n’ait plus de représentant officiel à l’IEP…


Par Jean-Paul BOZONNET
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11/02/2015
      

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