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Jean-Paul Bozonnet, éminent sociologue,
mais enseignant « malgré lui », dit-il

 

Jean-Paul BOZONNET
Portrait écrit par son collègue Pierre Bréchon

Nous avons fait connaissance au cours de nos études et nous avons toujours continué à nous rencontrer. Autant dire qu’on se connaît très bien. Occupant des bureaux voisins, on se voit presque tous les jours et on déjeune souvent ensemble. Mais Jean-Paul m’a fixé un rendez-vous particulier pour que « je dresse son portrait », à la demande de l’Association de diplômés. A la veille de son départ pour le congrès mondial de sociologie au Japon, il me reçoit dans son bureau, situé à une position stratégique du bâtiment de recherche, au croisement d’un couloir et d’un vestibule où passent tous les personnels de PACTE, le laboratoire de recherches de Sciences po.

Dans ce bureau géographiquement bien situé pour nouer des liens sociaux, Jean-Paul est présent à peu près en permanence quand il n’est pas en cours, avec des horairespresque rituels : arrivée vers 8 h 30 et départ vers 19 h, pause-café vers 10 heures, avec le personnel administratif – il est l’un des très rares enseignants ou chercheurs à partager ce moment de convivialité. Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours très disponible pour l’étudiant, actuel ou ancien, qui a besoin d’un conseil ou d’une aide méthodologique et sociologique.

Au cours de notre entretien, il va me rappeler les principales étapes de sa carrière et d’abord comment il est devenu sociologue, résultat de choix mais aussi de conjonctures fortuites. Il faut remonter à ses études secondaires ; il était à la fois très intéressé par la découverte des sciences et par… la poésie, ce qui peut paraître contradictoire. En classe de philo, il se passionne pour Auguste Comte et son projet – un peu fou - d’une sociologie scientifique. Il va donc faire des études de sociologie à Grenoble(1), en privilégiant non pas une sociologie des poètes mais de quelque chose qui n’est pas très éloigné : l’étude des représentations et de l’imaginaire, donc d’une certaine poésie présente en chacun de nous. Représentations et imaginaire qu’il convient d’étudier avec méthode, selon les bonnes dispositions épistémologiques de Gaston Bachelard, philosophe des sciences et de la poésie, et de l’ethnologue Claude Lévi-Strauss. Sa maîtrise de sociologie est écrite à plusieurs – une spécificité des années post 1968 - et porte sur un village de l’Isère, dont les auteurs établissent une monographie assez complète, Jean-Paul y traitant des représentations qu’on peut observer sur cette population.

Elève de Gilbert Durand, sociologue de l’imaginaire, il commence à réfléchir à un sujet de thèse sous sa direction mais part très vite faire son service militaire en coopération en Algérie, à Mostaganem, où il enseigne la sociologie aux élèves de l’Institut de technologie agricole, formant des ingénieurs agronomes. Il devait en fait réaliser des émissions télévisées, avec des présentations de problèmes sociaux, des interviews, et des aspects de sociologie plus théorique exposés devant la caméra. Sa « bonne parole » parvenait aux étudiants à travers cinquante téléviseurs,situés dans 50 salles, recevant chacune un groupe de 20 étudiants avec leur moniteur. Probablement très formateur mais aussi très acrobatique, dans cette Algérie des années postérieures à l’indépendance où la parole académique était déjà très contrôlée.

Revenu en France, il donne ses premiers enseignementscomme vacataire en octobre 1975, à la fois au département grenoblois de sociologie mais aussi à Sciences po. Il est l’un des quatre mousquetaires assurant à l’IEP les conférences de Méthodes des sciences sociales (les trois autres étant Pierre Kukawka, Bernard Denni et… votre serviteur). Cette équipe, qui a vu depuis passer en son sein de nombreux collègues, existe toujours ; et Jean-Paul s’amuse, en constatant que 40 ans après sa première « CM de MSS » en 1975, il a fait son dernier enseignement en avril 2014 dans la même matière, puisqu’il s’apprête à faire valoir ses droits à une retraite bien méritée. Il a donc vécu tous les efforts faits pour faire reconnaître dans le cursus de l’Institut l’importance de la méthodologie, clef d’une démarche scientifique, générant parfois quelques guerres picrocholines avec les collègues d’autres disciplines.

En 1982, toujours vacataire, car les postes vacants étaient devenus très rares à la fin des années 1970, il bénéficie des mesures d’intégration adoptées par la gauche et se souvient encore très bien de l’amendement Santrot - du nom du député qui l’a soutenu à l’Assemblée -, qui lui a permis une stabilisation professionnelle comme assistant contractuel d’abord, puis comme assistant titulaire ensuite (grâce à un arrêté de 1983 permettant de titulariser progressivement les assistants contractuels). Il est d’abord affecté à une filière d’AES, Administration économique et sociale, puis au département de sociologie, où il devient maître de conférences en 1986. Il dit être devenu sociologue universitaire un peu « malgré lui ».

Car, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, jusqu’à son intégration, il n’était pas très fixé sur son avenir professionnel. L’enseignement universitaire n’est pas pour lui, au point de départ, une passion mais plutôt une nécessité alimentaire, même si les vacations sont très mal payées. Il accepte d’ailleurs, pour les mêmes raisons alimentaires, d’autres missions d’enseignements dans d’autres institutions universitaires et divers contrats de recherche (pour la direction départementale de l’agriculture, pour le syndicat des guides, etc…). Il ne deviendra passionné de l’enseignement et du contact avec les étudiants que progressivement, reconnaissant aujourd’hui que c’est cet aspect du métier qui va le plus lui manquer.

Ce qui le passionne à l’époque, c’est bien la réalisation de sa thèse. Quitte à travailler sur l’imaginaire, autant retenir un terrain où on est soi-même concerné. Il a donc choisi l’imaginaire de la montagne, dont il est un pratiquant assidu. Sa thèse, volumineuse, est soutenue en 1984 et publiée quelques années plus tard, en version allégée (!), sous le titre : Des monts et des mythes. L’imaginaire social de la montagne, Presses universitaires de Grenoble, 1992. Dans ce travail, avec une méthodologie qu’il veut « scientifique », il met en lumière l’existence de mythes archaïques, que l’on trouve notamment dans les récits et l’iconographie de la montagne (la couverture de l’ouvrage en est un exemple éminent), chez différents peuples, à différentes époques, mais aussi dans la publicité la plus contemporaine. Il se fait ainsi en quelque sorte le Lévi-Strauss d’une anthropologie de la montagne où les mythes de chaque période et de chaque région ne sont que des variantes d’un universel de l’esprit humain.

Ayant achevé sa thèse, sa recherche évolue vers un autre secteur de l’imaginaire, celui de la technique, dans le contexte du développement foudroyant de la micro-informatique domestique. Il y entreprend le même type de démarche pour identifier l’imaginaire de la technique, avec sa pérennité et peut-être quelques évolutions.

Cette nouvelle entreprise de recherche va être mise en veilleuse lorsqu’il est recruté à Sciences po en 1992,sur le premier poste de sociologie ouvert à l’Institut. Deux missions lui sont confiées :
- Développer l’enseignement de la sociologie qui allait devenir un axe important du cursus des études. Il crée alors un cours d’initiation à la sociologie en première année, qu’il a assuré sans discontinuer jusqu’en 2014, et un cours spécialisé en 3ème année sur les sociologues contemporains.
- Mettre en place et faire fonctionner l’un des deux DESS (3èmes cycles professionnalisants) qui venaient d’être crées à Sciences po, PROGIS et Direction de projets culturels. Ce dernier DESS lui échut puisqu’il n’y avait personne pour l’animer. Il y a vécu une aventure très gratifiante, au contact d’étudiants très engagés dans les différents champs des pratiques culturelles et au contact des professionnels du secteur.

Pendant 10 ans, du fait de son investissement dans le DESS Directionde projets culturels, il oriente sa recherche sur l’étude des pratiques culturelles et des politiques mises en œuvre par les pouvoirs publics. « Malgré nous » de ce champ de recherche, il y trouve cependant un grand intérêt. Il publie d’ailleurs un ouvrage remarqué : Pratiques et représentations culturelles des Grenoblois, éditions de l'Aube, 2008.

Ayant abandonné la direction du DESS en 2002, il peut revenir à ses préoccupations fondamentales : l’imaginaire, qu’il va désormais étudier sous l’angle du rapport à la nature et aux valeurs écologistes. Il utilisera pour ce faire beaucoup les enquêtes quantitatives, notamment les European Values Studies, participant activement à l’équipe française mettant en œuvre et exploitant ces enquêtes. Il explicite le grand récit des sociétés développées : après la période où les sociétés étaient centrées sur la domination de l’homme sur la nature, le grand récit est aujourd’hui « écocentrique » : la nature est comme sacralisée, l’homme se doit de la protéger et de la vénérer. Et comme il envisage une retraite active, qui ne sera pas coupée des préoccupations de recherche, il voudrait expliciter dans les années à venir les harmoniques existant entre le grand récit écologique construit non seulement par les populations mais aussi par les médias et les politiques publiques(2).

Réfléchissant à son parcours de sociologue, et cherchant à identifier son idéal professionnel, il affirme : « C’est d’être l’astronome des sciences sociales », donc celui qui observe son terrain d’études avec une lunette adaptée. Le ciel du sociologue est un lieu inépuisable de découvertes potentielles, à condition de savoir observer et défricher son terrain d’enquête, en étant suffisamment distancié pour ne pas en faire une lecture naïve. La sociologie s’apprend d’abord dans les livres, mais elle est surtout une pratique, soutenue par une « mystique du terrain ». Un point fort des écoles grenobloises de sociologie et de science politique, auxquelles Jean-Paul Bozonnet a beaucoup apporté et continuera à le faire !


Par Pierre Brchon
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(1) Etudiant au département de sociologie, il vient cependant suivre quelques cours en auditeur libre à Sciences po, notamment ceux de Méthodes des sciences sociales professés par Jacqueline Freyssinet et ceux de droit constitutionnel, animés à l’époque par toute une équipe.

(2) En 2012, il a dirigé, avec d’autres sociologues de l’environnement, la publication d’un Manuel de sociologie de l’environnement, Presses Universitaires de Laval, Québec, 506 p.

08/07/2014

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