Accueil | Contact |

Sciences PO Grenoble, 1er réseau,
après Paris, avec 13 500 diplômés !

 
IDENTIFIEZ-VOUS
Choisissez votre espace :
 
Espace diplômés
 
Espace étudiants
 
Espace pour les professionnels
 
 
Pas d'identifiant ?
Oubli de l'identifiant ?

 
Nos partenaires :

 

  « Standing ovation »

 

Philippe Dujardin

Il est assez étrange de raconter -27 ans après- comment un cours ou plutôt ce qu’on appelait entre nous un « show » relevait autant de l’initiation que de la révélation. Car voilà, avec mes coreligionnaires, je découvrais, en 1981, un nouvel orateur sulfureux (au sens étymologique) qui venait là, à Grenoble, délivrer un bien nommé « Cours d’introduction aux sciences sociales ». Le lieu, c’était l’amphi. Et le temps, c’était le soir. Un moment propice pour que tout le monde soit là. Car, finalement, le soir c’est le temps de tout le monde : des étudiants, comme des étudiants salariés dont je faisais partie, ou des curieux de passage, étudiants de la fac d’en face ou copains de la ville qui avaient entendu parler d’un « Rock’n’roll teacher » d’un nouveau genre. Un prof qui ne maniait pas la guitare, mais l’harmonie des sciences sociales et politiques. Là était l’événement.

Et voilà ce qui se produisit. Il faut bien imaginer le temps : à cette époque nous sortons des Trente glorieuses. Nul ne peut imaginer (ou ne veut accepter) ce qu’il adviendra de notre société. La cécité mentale est un bien commun à l’ignorance… Nous parlons, en ce temps, certes de nucléaire, mais pas encore vraiment d’écologie. Nous avons, certes, comme nos aînés, une certaine conscience sociale, mais pas encore une responsabilité citoyenne. Et le « peak oil » n’est pas encore vraiment au programme.

Et puis arrive, surgi de Lyon (autant dire la Lune), un étrange enseignant qui va fasciner (jusqu’au silence) tout son énorme auditoire, les travées mêmes étaient pleines! Introduction aux sciences sociales, disions-nous. Et dès la première leçon -les Anglo-saxons auraient dit de manière noble « A lecture »- une question fuse du premier rang : « Où peut-on trouver votre cours ? »

La réponse de l’homme sur scène (disons l’estrade) m’interpelle encore : « Nulle part. Je l’écris semaine après semaine… » Alors, voilà la leçon que j’en retire encore aujourd’hui : on peut revisiter l’Histoire avec patience. C’est même un âpre devoir, face à l’urgence de notre société qui veut résoudre tout, le temps d’un jour ou d’un journal télévisé…

Il faut bien se remémorer qu’alors, l’homme à la chevelure vénitienne, bien que timide, déroule son propos sans férir. Il y sera question de « l’équivalence restreinte et de l’équivalence générale ». Le propos tient lieu de prescience. A travers l’histoire des idées des 17 et 18è siècle, Philippe Dujardin met au point une « pensée du social à la fois historienne et anthropologique ». Il anticipe ce que va être la société de marché du XXIè siècle qui fait de nous les acteurs d’un monde qui paradoxalement nous échappe. Voilà ce qu’il disait alors dans une pure fulgurance : « Les individus sont devenus interchangeables. Objets comme les autres, ils deviennent donc commensurables ». Mesurables et aliénables, donc. Au fond, je ne sais pas si c’est de l’avoir appris de ce Maître-assistant de Sciences Politiques ou de l’avoir vécu comme chacun en ce monde qui me fait frémir le plus.

Je me souviens que, pour son dernier cours, il a eu droit à une « standing ovation » hallucinante et parfaitement improvisée de tous ses étudiants. Ce soir-là l’amphi avait bien entendu Eric Clapton…

Gabriel Joseph-Dezaize
Journaliste, IEP 1983

Interview tirée du Magazine n°41 (Décembre 2008)

      

index des portraits

Index des 217 portraits







 

 

 

  

 

 

Facebook LinkedIn Viadeo