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  Quatre prénoms pour un enseignant unique

 

Jean-Pierre Arthur BERNARD, IEP 1960
Il y en a qui ont « 4 consonnes et 3 voyelles » dans leur prénom, et une jolie fille en fait une chanson, lui son nom contient 4 prénoms, et une ancienne étudiante en fera peut-être un message si elle parvient à transgresser l’interdit de celui qui a écrit « Contre le culte de la célébration ». Jean Pierre Arthur Bernard. Pourquoi tous ces prénoms ? Ou cette lettre parfois toute seule (A.) ?


C’est un de ses premiers mystères quand on rencontre le professeur à Sciences Po, que décidément on ne peut pas appeler « Monsieur Bernard » car avec lui, on n’est pas dans Au théâtre ce soir: on avait fait la connaissance, adolescente, du rédacteur à la revue Silex, il s’y faisait appeler « Arthur Bernard », même si c’était pas marqué comme ça dans l’ours, on l’avait recroisé parfois arpentant à pieds les rues de Grenoble sac avachi en bandoulière, comme Modiano faisant la topographie de ses romans, allant de sa Tour à la Librairie de l’Université et au Tonneau de Diogène, prenant le bus pour aller à fac ou à la Maison de la Culture et on avait bien entendu ses amis le héler « oh, Arthur ! qu’est-ce que tu deviens, quand est-ce qu’on se voit ? » car tout le monde a envie de s’attabler avec lui et de l’entendre éclater de rire en déployant ses dents du bonheur.

Or on découvre codirigeant le séminaire Littérature et Politique de l’IEP Grenoble, avec son cher et vieux complice Roland Lewin, « Jean-Pierre Bernard ». Alors lequel est le bon ? Et qu’est-ce qu’il reproche au prénom prononcé en premier par sa mère (dont on devine rapidement qu’elle est importante, comme celles de Proust, de Camus, et de même de Houellebecq, bref comme toutes les mères d’écrivains). Ou plutôt qu’est-ce qui l’attire dans cet autre prénom qu’il s’est choisi ? Avoir toujours 17 ans et n’être jamais sérieux ? Etre peint au pochoir sur les murs de sa ville par Ernest Pignon Ernest ? On penserait plutôt qu’il préfère la phrase de Nizan à celle de Rimbaud. Que 20 ans pour lui non plus ne serait jamais nommé le plus bel âge de la vie, même s’il regarde parfois ses étudiants et ses étudiantes à la vingtaine flamboyante avec un peu d’envie. Particulièrement les étudiants éclairés et les étudiantes ingénues libertines. Il y a également du Sartre et du Colette dans son prénom, au fond, il aurait pu se faire appeler aussi « Jean-Paul » ou « Chéri ». Voire, aller en villégiature à Lacoste plutôt qu’à Valence. Mais tout le monde ne peut pas être né Marquis.

Un autre mystère, c’est : « comment on peut avoir lu autant de livres ? » ; on arrive d’une famille où les bibliothèques sont plutôt bien remplies, on vient de faire hypokhâgne et khâgne où on croit avoir eu des enseignants érudits, et on se retrouve avec un savant qui a mené tous les combats de sa génération et qui a lu tous les livres (mais qui est loin de trouver la chair triste). Cette année-là, certes, le thème était « La guerre » et on a choisi pour sujet de mémoire « L’Amour » (ou comment il peut être belliqueux et la guerre érotique). C’est vrai que pour lui, l’affaire est d’or mais de là à connaître tous les ouvrages existants dans ce domaine ? Eh bien si, c’est possible : de Clauzewitcz à Nancy Huston en passant par Roland Barthes, aucun ne lui échappe, il n’y a guère que La Bicyclette bleue de Régine Desforges qu’il ne connait pas dans la bibliographie un peu trop midinette à son goût de ce travail qu’il a entouré de sa bienveillante exigence (mais bien sûr, ne lui est pas inconnue l’auteur quand elle éditait Histoire d’o en cachette avec son mari Jean-Jacques Pauvert).

Avoir économisé de l’énergie sur la vie de famille, et les tracas quotidiens et consommateurs qui vont avec, ont certes facilité sa boulimie de livres. Il aime les rituels, suivre les compétitions sportives avec son père, ou nager son kilomètre de longueurs quand il arrive à la piscine maternelle, mais il n’aime pas l’idée du carcan que serait un foyer dont il incarnerait le chef. Peut-être que dans le jeu familial, être un fils lui suffit (on ne parle pas des jeux intellectuel et amoureux, ceux-là font toute sa place à la lecture) : finalement, ce ne sont pas les fils spirituels qui lui manquent, comme autant d’enfants qu’il n’aurait pas eus, mais qu’il a tout aussi bien marqués de son empreinte qu’un père : et au moins ça laisse du temps pour lire et écrire.

C’est là que les deux mystères se rejoignent : s’il a autant de prénoms dans son nom, « c’est pour mieux publier, mon enfant », comme dirait le loup du petit Chaperon rouge ; et s’il a autant lu les livres des autres, c’est pour mieux écrire les siens : surtout ne pas être prisonnier d’un nom d’auteur, ni d’un genre, ni d’une maison (sinon autant l’être des Allocations familiales). Qu’on en juge : Jean Pierre Arthur Bernard pour son premier roman et quelques suivants aux Editions Cent Pages, Jean-Pierre A. Bernard pour ses livres historiques sur Paris aux Editions Champ Vallon ou Mercure de France Arthur Bernard pour écrire enfin sa légende personnelle et publier aux Editions de Minuit, ce roman des utopies perdues dont l’ironie douce-amère et le désespoir généreux ont été salués par la critique mais également chez Champ Vallon cet autre dévoilement intime sur les fondamentaux de son enfance etc . Car écrire, avec avoir cru aux lendemains qui chantent, lire et enseigner, est l’autre grande affaire de sa vie.

Il avait pourtant dépassé 39 ans au moment où il s’y est mis, et ne se consolait pas de ne pas avoir disparu à cet âge si romantique pour une mort tragique qu’elle rend toutes les femmes éplorées (bien plus en tous cas que les 33 ans du Christ sur la croix). Mais il a quand même osé, et obtenu une plus belle récompense pour lui que le prix Goncourt : être reconnu par Jérôme Lindon.

On n’en demandait pas tant quand on était ses étudiants même si on en a été très fier.

Il nous suffisait de recevoir ses courriers écrits à l’encre bleue (heureusement Internet n’existait pas encore) qui nous conseillaient sur la rédaction du mémoire en cours («la littérature, ce n’est pas la vie, il faut passer par l’artifice, le faux, pour atteindre le vrai de l’art »), ou notre vie même (« sois moins sentimentale et tu seras une vraie héroïne du XVIIIème siècle ») ; mais aussi attendre ses escapades à Paris, où on avait prolongé ses études, pour partager un repas dont la conversation serait toujours pétillante, ou une séance de cinéma qui serait longuement commentée ensuite. Et puis, avec le temps qui passe, on a des amants, on déménage, on devient épouse, cadre, puis mère, il n’y a plus beaucoup de place, on a moins de temps pour les correspondances ; mais on ne l’oublie pas ; et un jour on apprend qu’il va partir à la retraite, impossible à imaginer, sa jeunesse était hier, la sienne, la notre, il ne va pas être content si on fait son hommage, c’est pas son genre, déjà qu’il nous trouvait nunuche, tant pis, on y va, on est plus d’un à penser la même chose, je le sais, plus d’un qu’il a fait être un peu moins niais, transformés de brouillon à page au propre, par son mélange de rigueur universitaire, de bouillonnement des sources et de complicité rhétorique ; OK, il n’a pas réussi à nous rendre moins sentimentale, sinon on ne lui écrirait pas ces mots, mais peut-être pour une fois, il ne nous en voudra pas si on lui dit qu’on l’a tant aimé.


Delphine Schwartzbrod
1985 SP

Interview tirée du Magazine n°41 (Décembre 2008)

      

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