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« Y a-t-il une vie après la politique ? »

 

 
Michel DESTOT (1971 SP), ancien député-maire de Grenoble

Quand Stéphane Pusateri m'a appelé pour me demander s'il y avait une vie après la politique et si j'accepterais d'en parler, je lui ai répondu : "mais qui cela peut bien intéresser ?". Il a argumenté avec le talent qu'on lui connaît et je n'ai pu lui refuser d'écrire quelques lignes.

D'abord pour dire que j'ai déjà connu, fort heureusement, une vie avant la politique.

Enfant, mes parents me demandaient, de temps en temps, ce que je voulais faire plus tard. Je répondais invariablement plusieurs choses à la fois : professeur d'histoire et de géographie, journaliste, chercheur, guide de haute montagne...Une attirance pour l'éclectisme et la diversité, jamais pour un seul objectif. Bref, je n'étais pas mûr pour une carrière dédiée tout entière au pouvoir ou à l'argent.

Et si j'ai réussi à devenir chercheur en physique nucléaire puis chef d'une entreprise investie dans la haute technologie, il faut bien reconnaître que l'étape publique de maire et député restera la plus longue de ma vie active.

Alors, une fois cette parenthèse politique de plusieurs décennies refermée (me conduisant à classer mes archives, que je peux laisser à disposition des élèves de Sciences-Po intéressés), se pose la fameuse question : y a t-il une vie possible après ?

J'y ai aspiré, faisant douter jusqu'à mes plus proches, qui imaginaient finalement plus mal que moi, que l'on puisse vivre avec autant de passion et d'envie de nouvelles aventures.

Je l'ai espéré en prolongeant sur un plan privé ce que j'avais entrepris dans mes fonctions publiques sans avoir toujours réussi, faute de temps ou de moyens, à surmonter les pesanteurs collectives et les contraintes administratives.

Répondant aux multiples sollicitations d'amis qui me connaissaient bien et me savaient enfin disponible, je me suis investi dans le conseil aux sociétés et collectivités, apportant mon concours aux jeunes créateurs d'entreprises et aux promoteurs de politiques économiques, sociales et environnementales qui correspondaient à mes convictions et à mes valeurs.

Concrètement, aujourd'hui, j'essaie de mener de pair et en partenariat, plusieurs missions, toutes plus passionnantes les unes que les autres :
- en matière d'intelligence économique, stratégique et territoriale au croisement de l'innovation et de l'exportation, au bénéfice des PME les plus prometteuses,
- dans le digital et l'intelligence artificielle, domaine où de nombreuses entreprises françaises ne sont malheureusement pas toujours en avance,
- dans le champ de l'économie circulaire, en particulier pour la collecte et le recyclage direct des déchets plastiques avec un concept original de mobilisation des habitants,
- dans l'optimisation des coûts de fonctionnement des entreprises et collectivités, conduisant à des gains vertueux, susceptibles d'être réinvestis dans la recherche et l'innovation,
- dans l'habitat durable, dans un pays qui manque cruellement de logements toutes catégories,
- dans la communication, les affaires publiques ainsi que dans la production et la diffusion des podcasts,
- dans la promotion de la ligne ferroviaire Lyon-Turin, avec la recherche du financement des accès au tunnel transfrontalier,
- dans la solidarité internationale et le développement avec notamment les ONG Electriciens Sans Frontières et AgriSud.

Au total, une nouvelle vie, quasiment aussi active que la précédente mais avec une différence essentielle : la maîtrise des horloges, qui me permet de libérer du temps pour ma famille, trop longtemps bousculée par mes obligations électives. La chose n'est d'ailleurs pas si simple avec des enfants dispersés sur plusieurs continents. Mais c'est toujours autant de moments forts partagés, d'opportunités à cultiver ses jardins secrets, à découvrir les dernières créations artistiques, à rencontrer de nouveaux visages, de nouveaux horizons...

Et puis à revenir à la montagne. Certes, il n'est plus question de s'engager dans des courses de haute montagne très difficiles, mais comment refuser, au-delà des randonnées autour de Grenoble, les propositions faites au gré des pérégrinations familiales, comme ce fut le cas au cours de ces deux dernières années avec les ascensions du Fujiyama, du Kinabalu, du Kilimanjaro et bien sûr du Mont-Blanc (certes pour la 12eme fois, mais seulement pour la 2eme fois par la voie normale et en famille).

Et la politique, c'est fini ? Pas complètement.

J'anime toujours le think tank Inventer À Gauche, ce cercle de réflexion réformiste et européen, créé il y a une dizaine d'années sous la présidence d'honneur de Michel Rocard. Son objectif est le débat d'idées, sachant, par expérience, que l'expertise technique ne peut à elle seule répondre aux grands défis du siècle. Le politique doit reconquérir sa place. La politique doit rester affaire de délibération et de choix. La lutte contre le réchauffement climatique, l'amélioration de l'efficacité énergétique, l'accroissement de la compétitivité économique, la réduction des inégalités ou la régulation des échanges mondiaux représentent autant de défis auxquels on ne répond pas de la même manière selon l'endroit où l'on se place sur l'échiquier politique. La neutralité idéologique, le "en même temps" empruntant selon les circonstances à l'une ou l'autre des grammaires politiques ne fait pas sens, ne propose aucune vraie vision d'avenir.

Je veux croire encore qu'on peut se battre pour des idéaux, que la politique ne peut se réduire aux seules contraintes du court terme médiatique, qu'il y a place pour le projet, pour l'envie d'entreprendre et le goût de l'aventure collective partagée.

Notre société dite moderne s'est peu à peu repliée frileusement sur la pensée unique, loin de l'acceptation réelle du droit à la différence, qui est pourtant une source d'enrichissement aussi bien au plan politique qu'économique ou sociétal.
À force de conformité, même baptisée universelle, on finit par décourager le pays tout entier, qui plonge dans un scepticisme contagieux et ravageur, avant la révolte radicale et violente.

Comment dans ces conditions, desserrer son horizon immédiat et innover ? Comment encourager l'ambition, le courage, l'audace...avec, pourquoi pas, ce grain de folie parfois salvateur dans des situations qui ressemblent à des impasses ?

Aujourd'hui, un jeune peut-il sincèrement déclarer, sans être regardé de travers : "Je serai chef d'entreprise, maire ou député. On se souviendra de ce que j'aurai créé !".

Et pourtant ce grain de folie, ce goût de l'engagement, voire du risque, est la voie propice à la quête de sens et l'appel naturel à l'envie de changer le monde.

Comme chacun, quand je mesure le chemin que j'ai parcouru jusqu'à ce jour, avec ses moments d'épreuves, d'échecs, de tristesse mais aussi ses épisodes plus heureux, faits de réussites collectives et de rencontres plus personnelles, j'ai conscience que le le fil rouge qui m'a guidé, accompagné, soutenu, relancé tout au long de ma vie et qui me porte aujourd'hui encore vers de nouveaux défis, devait beaucoup aux personnes exceptionnelles que j'ai eu la chance de rencontrer, me permettant de créer de solides et fidèles réseaux familiaux, amicaux, professionnels et politiques.

Comment ne pas voir d'abord dans mon épouse la chance principale de ma vie ? Comment cacher aussi l'importance de la découverte de la branche maternelle de sa famille d'origine lituanienne, une histoire marquée par les pogroms, la Shoah et le Goulag mais aussi par une diaspora nous ouvrant à des liens exceptionnels avec des cousins devenus très proches, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Afrique du Sud ?

J'ai eu, bien sûr, la chance de bénéficier de toutes les complicités des réseaux des Grandes Écoles ou de ceux liés à mon parcours professionnel au CEA, à CORYS, et bien sûr en politique, au PS, à la mairie de Grenoble et à l'Assemblée Nationale, au Conseil National des Missions Locales, au Groupement des Autorités Responsables de Transport, à l'Association des Maires des Grandes Villes de France ou à l'Agence Française du Développement.

Beaucoup de mes nombreux collaborateurs professionnels et politiques sont devenus des amis fidèles.

Et puis le monde de la montagne garde une place toute particulière. Avec mes 2 garçons Vincent et Matthieu, avec mon ami guide de haute montagne Jean-Louis Mercadié, grâce à qui, pris par le jeu et l'enjeu, j'ai pu gravir une soixante de sommets de plus de 4000 mètres et d'autres moins hauts mais tout aussi précieux pour moi, comme l'Eiger ou la Meije. Avec mes parrains en montagne René Desmaison, Robert Paragot et Pierre Mazeaud.
Et je ne peux malheureusement oublier aussi dans cette quête des sommets, ceux dont j'ai pleuré la mort : Antoine de Choudens, Patrick Bérault, Jean-Christophe Lafaille, Jean-Marc Genevois, Ludovic Chaleas...
Nous étions devenus très proches. Leur mort m'a bouleversé.

Formée de personnalités affirmées et souvent aussi fragiles, cette communauté de la montagne reste pour moi celle d'une famille exceptionnelle, qui, malgré ses drames, ne pense qu'à repartir dans cette "conquête de l'inutile". Et donc à se tourner vers l'avenir et le haut.

Stéphane, tu me parlais de retraite. Quelle retraite ?

Il n'y a, à mes yeux, ni avant ni après. Il y a l'énergie vitale qui transcende aussi bien l'âge que la situation matérielle. Et au bout du bout, donnant corps à la pensée de Pascal, pour qui "deux choses instruisent l'homme de toute sa nature : l'instinct et l'expérience", au-delà des échecs et des réussites, on se sent porté par le goût de l'aventure permanente et le sentiment, parfois, d'avoir été utile, aussi peu que ce soit.

Tant que je pourrai mettre un pied devant l'autre et que tous mes neurones n'auront pas fusionné, la vie continuera et pourra même être belle !



Michel DESTOT
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27/01/2020

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