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« Senior Fellow in Residence »

 

Jérôme BELLION-JOURDAN (1994 EPS), Senior Fellow in Residence, Graduate Institute, Geneva

Amnesty International, le Comité International de la Croix Rouge, l’Union Européenne… Lorsque j’étais sur les bancs de Sciences Po Grenoble, je pouvais rêver d’un tel parcours, mais je n’avais pas idée qu’il pourrait se réaliser. Comme beaucoup, j’avais en tête ce que l’on m’avait dit au moment des choix : il ne faut pas s’attendre à rester dans la même institution ou la même profession. Une réalité qui est certainement encore plus parlante pour les étudiants et étudiantes qui m’interrogent pour dessiner leur projet professionnel. Mais si mon parcours n’est pas linéaire, on peut déceler desfils directeurs.

Européen et international

Rétrospectivement, je découvrirai que mes parents avaient, sans le savoir, donné le ton de mon parcours avec un faire-part de ma naissance à Saint-Jean de Maurienne illustrée d’une ligne de partition de la 9ème symphonie de Beethoven, qui est devenu l’hymne européen. Aux diplomates que je côtoierai plus tard, qui ont parcouru le monde dès leur plus jeune enfance, je m’amuse à dire que j’avais migré de ma Savoie natale à l’Isère, quelques vallées plus loin.Très tôt, dès le collège, je nouais le désir de dépasser les frontières hexagonales.

Ma première ouverture à l’actualité internationale se fait par les - maigres - pages internationales du Dauphiné Libéré. Je souhaitais alors devenir boulanger en Allemagne, par passion pour le pain, et l’allemand étant ma première langue étrangère. Je ne suis pas devenu boulanger mais je n’exclue pas de revenir à ce projet qui me tient à cœur. J’ai, par contre, eu la chance d’être en poste de nombreuses années à l’étranger : Londres, Le Caire, Jérusalem avant Genève, ville internationale proche de mes montagnes.

Justice et libertés

La conviction de la centralité de la notion de justice ont été un principe structurant de mon parcours. J’admire mon parrain, Louis Francoz, ouvrier chez Pechiney, qui épluche le code du travail sur sa table de cuisine pour préparer ses dossiers aux prudhommes. Bien plus tard, j’envisage de rejoindre l’Ecole de la Magistrature. Faute d’avoir couplé mon parcours à Sciences Po d’un parcours en droit, le Secrétariat International d’Amnesty International à Londres (2001-2004) sera une école féconde pour me former au droit international des droits de l’Homme, et analyser sous ce prisme la législation de pays comme la Tunisie ou la Libye – et relever quelques défis comme l’analyse du projet de code pénal libyen en arabe.

Ce sera une période également riche en rencontres. En Tunisie, avec le juge Mokhtar Yahyaoui qui paiera cher sa lettre au Président Ben Ali dénonçant l’absence d’indépendance de la justice ou encore avec le défenseur des droits de l’Homme Moncef Marzouki dont j’observe le procès en 2001, dix ans avant la révolution et son élection comme Président. En Libye, avec des prisonniers politiques dans la prison d’Abu Salimà Tripoli ; et puis, à sa demande, avec Muammar al-Qaddafi après avoir été escorté sous la tente de son « compound » de Syrte.

Justice et libertés seront également au cœur de mes préoccupations par les fonctions que j’occupe avec le Comité International de la Croix Rouge comme « délégué détention arabisant » menant des visites dans les prisons de Cisjordanie et de la Bande de Gaza. Mais aussi, dans les postes que j’occupe pour la Commission Européenne au Caire (2004-2006) et à Jérusalem (2007-2010).

Moyen Orient et Afrique du Nord, et « mondes musulmans »

Juste avant de rejoindre les bancs de Sciences Po Grenoble, c’est l’Amérique Latine qui retenait mon attention, et pourtant, mon parcours prit un autre tournant. Que s’est-il passé ? Lors d’un stage d’été au Secrétariat International d’Amnesty International, j’étais notamment en charge des dossiers de presse. Il s’agissait en fait d’un atelier « découpage » d’articles préalablement codés et délimités au stylo – de peur que je ne les tronque étant donné que je ne pouvais pas lire l’arabe. Je pris cela comme un défi, et décidai de m’inscrire en cours d’arabe en parallèle de mon cursus à Sciences Po.

De fil en aiguille, je découvre la région Moyen-Orient et Afrique du Nord grâce au remarquable cours magistral de Jean-Paul Burdy ; j’entreprends des recherches pour mon mémoire sur les « jeunes musulmans de France » sous la direction de Sébastian Roché, puis décide de m’installer au Caire pendant un an pour apprendre l’arabe, suivant les bons conseils d’Yves Schemeil et de François Burgat.

La spécialisation se poursuit : je suis rattaché au CERI (1996-1999) avec un an à l’Université d’Oxford, pour une recherche sur les « ONG islamiques » m’amenant du Soudan au Pakistan en passant par la Bosnie-Herzégovine. Lorsque je soutiens ma thèse en 2002 à Sciences Po Paris (« Prédication, secours, combat : l'action humanitaire des ONG islamiques entre da'wa et jihad ») devant Jean Leca, Remy Leveau, Gilles Kepel, Bertrand Badie, Eberhard Kienle et Jonathan Benthall, le sujet est sous le feu des projecteurs suite au 11 septembre 2001. Un entretien dans Le Monde et un article dans Le Temps précèderont la publication d’un ouvrage avec Jonathan Benthall : « The Charitable Crescent. Politics of Aid in the Muslim World » (Londres: IB Tauris, 2003 ; paperback 2009).

Mon parcours m’amène donc bien loin de l’Amérique Latine, et au cœur des « mondes musulmans »- avec des guillemets pour éviter les simplifications hâtives de mondes très divers, y compris sur le plan religieux. J’occupe plusieurs postes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : le premier sera à la Filière Francophone de la Faculté d’Economie et de Sciences Politique du Caire (1999-2001), avec Jean Marcou. Mon profil de « thésard » et « enseignant » me prédestine à une carrière universitaire ? Et pourtant, à l’instar de la pratique outre-Manche et outre-Atlantique, je considère mon « PhD » comme une étape vers ce qui me motive profondément : travailler dans une ou plusieurs organisations internationales.

Négociation et négociateurs

Autre fil directeur de mon parcours : la négociation. Au Secrétariat International d’Amnesty International, la négociation n’était pas directement dans mon portefeuille de « researcher » avec desactivités aussi variées que le recueil de témoignages et recoupement d’information sur les droits de l’Homme, l’écriture d’« Urgent Actions » et de rapports (par exemple : Tunisia : The Cycle of Injustice), des entretiens avec la presse audio et audiovisuelle et des communications confidentielles aux gouvernements. Pourtant, la négociation est un élément clef quand il s’agit de convaincre Saif al-Islam al-Qaddafi d’intercéder auprès de son père pour obtenir en 2004 le premier accès d’Amnesty International en Libye depuis 1989 ; puis, une fois dans le pays, pour négocier l’accès aux prisons, non pas pour visiter la clinique et la bibliothèque, mais pour mener des entretiens individuels avec des prisonniers politiques. Accessoirement, il nous faudra également négocier un pyjama et une brosse à dent (sic) lorsque la rencontre avec Muammar al-Qaddafi est repoussée et nous oblige à rester une nuit à Syrte.

En poste au Comité International de la Croix Rouge de Jérusalem, la négociation est également une pratique courante avec l’administration pénitentiaire, directeurs de prison et gardiens,pour garantir que chaque visite en prison soit menée selon les modalités du CICR. Il s’agit de garantir la confidentialité et le respect des principes de neutralité, impartialité et indépendance de l’organisation. De manière trèsprosaïque, il s’agit également de trouver un accord sur les besoins de chaque prison en produits de nettoyage ou réhabilitation de citernes d’eau.

C’est certainement par mes fonctions avec l’Union Européenne que j’ai le plus développé mes compétences en négociation. Au Caire, alors que la Commission Européenne négocie avec le gouvernement égyptien le premier Plan d’Action dans le cadre de la « Politique de Voisinage » (2007) ou encore, en observation électorale, lorsqu’il faut négocier l’accès aux bureaux de vote d’un village du Delta du Nil encerclés par les forces de sécurité de peur que la circonscription ne tombe dans l’opposition. A Jérusalem, alors que les opportunités ne sont pas pleinement exploitées pour mettre fin au conflit israélo-palestinien ou obtenir un accord viable de réconciliation nationale intra-palestinien entre le Fatah et le Hamas.

Mon départ de Jérusalem à Genève en 2010 coïncide avec mon transfert de la Commission Européenne au nouveau « Service Européen d’Action Extérieure », établi par le Traité de Lisbonne : je mène alors des négociations multilatérales au nom de l’Union Européenne. Il s’agit de négociations à deux niveaux dans des temps très courts en session du Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies ou durant des sessions de Groupes Intergouvernementaux de Travail. Il faut négocier un mandat avec les 28 Etats Membres avant de pouvoir négocier avec le reste des Etats Membres des Nations Unies ; cela passe par des allers-retours entre les deux niveaux pour assurer l’aval des 28 capitales et donner l’accord de l’UE, parfois quelques minutes avant le vote sur unerésolution ou l’adoption de conclusions de séance.

Soucieux d’assurer l’unité et la crédibilité de l’Union Européenne, mais également d’obtenir des résultats qui satisfassent toutes les parties, j’ai eu l’honneur de mener des négociations aboutissant à un vote uni et positif de l’UEsur des résolutions concernant le conflit israélo-palestinien (2015). Je dirige également les négociations, particulièrement complexes, de la résolution de l’UE permettant d’établir la première Independent International Fact-Finding Mission sur la situation en Birmanie/Myanmar (2017) dont les travaux seront ensuite présentés au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Au cours des années, ce poste multilatéral m’invite à couvrir de nombreux dossiers thématiques, entre autres : orientation sexuelle et genre, racisme et discriminations, « droit au développement », gestion des déchets toxiques, entreprises privées de sécurité, drones, impact des transferts d’armes.

Un dossier mobilisera particulièrement mon énergie : « Business and Human Rights ». L’adoption en 2011 de Principes Directeurs des Nations Unies pour les Entreprises en matière de droits de l’Homme grâce au leadership du Prof. John Ruggie est consensuelle, mais l’initiative menée par l’Équateur depuis 2014 pour élaborer un instrument juridiquement fait débat. Faut-il, ou non, des normes juridiquement contraignantes, et si oui, quel devrait être le contenu de l’instrument ? Le sujet divise les Etats, dans un contexte de polarisation – perçue ou réelle – entre la société civile et les représentants du secteur privé. Je me plais à nouer des relations de travail étroites avec toutes les parties. La non-participation/participation de l’Union Européenne, que je représente, dans le Groupe Intergouvernemental de Travail mené par l’Equateur suscite une forte attention. Dans les négociations en coulisse, et encore plus dans les séances retransmises en directe sur UNTV, il faut peser chaque mot et gérer les réactions immédiates sur les « réseaux sociaux ». En dehors des Nations Unies, je représente l’Union Européenne également dans d’autres initiatives et notamment la Mega-Sporting Events Platform, menée par Mary Robinson et conduisant à l’émergence du Centre for Sport and Human Rights à Genève en 2018.

« Whatnext ? »

J’aurais pu poursuivre mon parcours de diplomate européen. Celui-ci m’amenait à Kiev, en Ukraine. Je pris pourtant la décision de quitter l’Union Européenne pour des raisons personnelles et professionnelles avec cette question sous-jacente : comment investir mon énergie au mieux pour répondre aux défis de notre monde, dont ceux liés au changement climatique, aux évolutions technologiques, et à l’accroissement des inégalités ? comment contribuer àrépondre au déficit de gouvernance et de leadership ? Je quitte l’Union Européenne mais reste convaincu de l’importance de la négociation et du multilatéralisme. J’en témoigne dans mon allocution à la première Journée Mondiale de la Négociation au Palais des Nations le 25 septembre 2019 – au moment où Genève célèbre un siècle de multilatéralisme depuis l’établissement de l’Organisation Internationale du Travail et de la Ligue des Nations.

Depuis septembre 2019, le Centre de Gouvernance Globale du Graduate Institute à Genève m’accueille pour explorer le potentiel d’une « plateforme en négociation internationale » afin de bâtir des passerelles entre les différents mondes de la négociation et les négociateurs des différentes enceintes des Nations Unies, de l’Organisation Mondiale du Commerce ou encore les négociants en matières premières. En parallèle, je développe et mène des formations pour UNITAR (United Nations Institute for Training and Research) sur les techniques de négociation, mais aussi en « Business and HumanRights » et le lien avec l’Agenda 2030.

Une pluriactivité transitoire avant de reprendre un « poste à responsabilités » (formule intéressante car tous les postes comportent des responsabilités) ? Plutôt qu’une trajectoire linéaire dans une institution, les fils directeurs de mon parcours m’ont permis de rester ouvert et répondre aux défis. A ce stade de mon parcours, je suis heureux de rester lié à Sciences Po Grenoble notamment en siégeant au Conseil d’Administration, mais aussi par le biais d’enseignements dans le cadre du Master en Gouvernance Européenne. Je suis aussi lié par les souvenirs et souhaite rendre hommage à un ami de promotion, Olivier Morvan, qui s’était illustré par un mémoire, et des rencontres inédites : « Vendeur de journaux de rue : place et rôles d'une nouvelle figure de l'espace urbain ». Olivier nous a quittés subitement en 2008. Rappel à la fragilité de la vie. J’ai la chance d’être le parrain de Maya, sa fille.

Mon parcours est marqué de rencontres, d’un demandeur d’asile ou d’un chef d’Etat, d’une figure du syndicalisme ou d’un patron d’une grande multinationale. Depuis la chance de rencontrer William Ury, négociateur reconnu et auteur de plusieurs best sellers, lors d’une randonnée dans le Jura avec le « Board » de la Abraham Path Initiative, je vois la portée de ses enseignements, et notamment sa proposition : « Getting to ‘yes’ with yourself makes possible threekinds of wins — a win within, a win with others, and a win for the whole. » Je reste également marqué par les propos de Kofi Annan que j’ai eu la chance de rencontrer brièvement en 2017 au siège de sa Fondation à Genève, mais qui déjà en 2001, nous alertait : « if we can not make globalization work for all, in the end it will work for none. » Je suis prêt à relever, avec d’autres, les défis immenses qui nous attendent.



Jérôme BELLION-JOURDAN
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14/01/2020

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