Nassira EL MOADDEM (2007 SP), Journaliste indépendante
Peux-tu te présenter ?
Je m'appelle Nassira El Moaddem, diplômée de Sciences Po
Grenoble en 2007. Je suis journaliste, autrice et mère de trois
enfants.
Quel est ton parcours après avoir quitté
l'école ?
J'ai poursuivi dans ma spécialisation autour des langues arabe
et turque à l'INALCO. Puis, j'ai étudié un an au
Caire tout en préparant les concours des écoles de journalisme.
J'ai intégré l'Ecole Supérieure de Journalisme de
Lille où je me suis spécialisée en télévision.
Quand a démarré ton parcours professionnel
?
Avant même d'entrer à l'IEP ! J'estime que toutes les expériences
professionnelles que j'ai eues pour payer mes études ont forgé
mon parcours jusqu'à présent : serveuse, castreuse de maïs
(oui oui!), agente de nettoyage, archiviste, caissière, vendeuse,
aide à domicile, agente d'accueil en sous-préfecture etc.
En 2012, j'ai remporté un concours organisé par Canal +
pour intégrer la chaîne d'information iTELE où j'ai
été journaliste économique et sociale et présentatrice.
Trois ans plus tard, j'ai rejoint la rubrique de l'Oeil du 20h du JT de
France 2 comme journaliste enquêtrice avant de diriger le Bondy
Blog. Pendant deux étés, j'ai présenté et
produit l'émission "Parcours de combattants" sur France
Inter. Depuis 2020, j'anime les émissions hebdomadaires d'Arrêt
sur Images, donne des ateliers d'écriture à l'université
de Lille et écris des livres.
Les médias sont souvent décriés
et les journalistes sont régulièrement cités dans
les enquêtes d'opinion comme étant une des professions qui
souffre d'une défiance du public. Le comprends-tu et comment y
remédier ?
Oui, je le comprends tellement bien que je présente une émission
de retour critique sur la construction médiatique de l'actualité
! Les éditorialistes nous font malheureusement souvent beaucoup
de mal car ils entraînent une confusion parmi le public entre opinion
et information. Or, aujourd'hui, à l'ère de la désinformation
industrielle, nous avons surtout besoin d'informations solides pour que
chacun d'entre nous soit le plus éclairé possible. Chacun
peut y contribuer à son niveau en s'abonnant par exemple à
des médias indépendants pour leur donner les moyens de poursuivre
leur travail d'enquête.
Quelles compétences acquises à
l'IEP te servent encore aujourd'hui ?
Je dirais l'esprit de synthèse lorsqu'il faut lire un grand nombre
d'articles et de livres avant de recevoir mes invités et l'éloquence
quand il faut poser correctement les questions nécessaires dans
mes émissions.
Quels souvenirs gardes-tu de ton passage à
l'IEP ?
Des souvenirs ambivalents ! Le sentiment de ne pas être à
ma place, de ne pas être comprise. En tant que fille d'immigrés
marocains et d'ouvriers ayant grandi en semi-ruralité, j'avais
l'impression d'être une anomalie à l'IEP. J'entendais aussi
des réflexions racistes et classistes qui me choquaient mais trouvaient
peu de personnes à l'écoute. Je me sentais souvent en décalage,
n'avais pas les codes de beaucoup d'étudiants issus de milieux
sociaux favorisés sortant de lycées de centre-ville ou de
classes prépas. J'ai assez mal vécu cet entre-soi. Mais
j'ai aussi le souvenir de cours passionnants comme ceux de M. Burdy ou
de Mme Himelfarb que je suivais avec énormément d'intérêt
et j'ai surtout créé des amitiés solides avec trois
camarades de promotion, trois femmes formidables que sont Sophie, Silène
et Elsa et qui comptent beaucoup pour moi.
Quel conseil donnerais-tu aux élèves
actuels de notre école ?
Le premier : ne se mettre aucune barrière. Et je m'adresse ici
surtout aux étudiantes, aux enfants d'immigrés, d'ouvriers
comme moi en leur disant : "Vous méritez votre place et ne
devez pas vous excuser d'être là". Ce qui veut dire
aussi de profiter de sa vie étudiante et de s'accorder le droit
aux plaisirs de cette vie-là, ce que je n'ai malheureusement pas
assez fait ! Mon deuxième conseil c'est de s'ouvrir à la
vie universitaire en dehors de Sciences Po. Je vivais en résidence
universitaire et avais la chance de vivre avec des élèves
des autres composantes de l'université. Ça ouvre l'esprit
et oblige à sortir de l'entre-soi. Mon troisième conseil
: quitter la France pour voir ailleurs ! Cela permet évidemment
de s'ouvrir à d'autres réalités et de relativiser
aussi !
Vous êtes journaliste et autrice. Vous
avez déjà signé deux livres "Les filles
de Romorantin" (L'Iconoclaste, 2019) et "Et si on rentrait
au bled en train ?" (Gallimard, 2025). Votre nouveau livre-enquête
"Main basse sur la ville" (éditions Stock) est
sorti en librairie le mercredi 11 février 2026. De quoi parle-t-il
?
C'est
l'histoire d'une ville du 93, communiste pendant près de 90 ans,
passée à l'extrême droite et dont l'une des compagnons
de route n'est autre qu'une certaine.... Sarah Knafo... La nouvelle majorité
détruit tout sur son passage, y compris les gens, littéralement
parlant. Le fil rouge de mon enquête journalistique est le suicide
d'un des cadres de la ville qui s'est défenestré quelques
mois après l'arrivée de la nouvelle majorité et qui
est celui qui a compris avant tout le monde ce qui se passait. Ce livre
c'est une manière de parler autrement de la Seine-Saint-Denis maltraitée
médiatiquement et rappeler qu'il y a des hommes et des femmes qui
dirigent les villes de ce département et qui, comme partout ailleurs,
doivent rendre des comptes à leurs électeurs.
Nassira EL MOADDEM
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09/02/2026














































































































































































































































































































































































































































































































































